Reportage réalisé par Baptiste Bataille, organisateur de voyages photo natures & découvertes, biologiste de formation, retrouvez tous les voyages inoubliables qu’il vous propose sur son site internet. »

 

Djedelefarda, le loup d’Abyssinie suiveur de chevaux

 

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Copyright - Baptiste Bataille

 

Éthiopie : un haut lieu d’endémisme

Relativement trop vite mise de côté car ne possédant pas les grands mammifères des plaines africaines, l’Ethiopie possède cependant une diversité étonnante et au taux d’endémisme* très important de part son histoire géologique. Ce sont près de 47 espèces de mammifères et plus de 840 espèces d’oiseaux qui sont observables au sein de ce pays dont quelques-unes sont emblématiques de cet endémisme telles que le babouin geladas et le loup d’Abyssinie Canis simensis (rebaptisé il y a peu loup d’Éthiopie). Cette dernière espèce fait l’objet de cet article tant son histoire, ses mœurs et son esthétisme sont intéressants. Ce récit relate des rencontres extraordinaires avec cet animal ne vivant qu’à des altitudes comprises entre 2000 et 4300m.

 

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Sur les hauts plateaux du Bale, seuls les lobelias géants se dressent au sein des tapis d’helychrises

 

Djedelefarda, le suiveur de chevaux, c’est comme cela que les Oromos, peuple du sud de l’Ethiopie, nomme le loup d’Ethiopie. Ce nom lui sied à propos. Avec son régime (quasi) exclusivement composé de rongeurs - on compte près de 16 espèces différentes de rongeurs sur les plateaux du Bale - ses proies ont développé un sens aigu des vibrations du sol provoquées par le loup lors de son approche pourtant très furtive. Dans cette lutte pour la survie, le loup a donc, lui aussi, trouvé la parade en se mêlant aux troupeaux de chevaux (mais aussi de vaches et chèvres) pour camoufler ses vibrations parmi celles du bétail. Les rongeurs, et plus particulièrement les rats-taupes géants, ne savent donc plus discerner la présence du loup et ce dernier optimise donc ses chasses et son nom Oromo prend tout son sens. Darwin et sa théorie de l’adaptation fait encore parler d’elle.

Il convient donc, lorsque l’on parcourt les zones fréquentées par les loups de scruter les troupeaux de bétail en premier lieu s’il on veut l’observer.

En plus du loup, l’endémisme concerne aussi beaucoup d’espèces d’oiseaux présents sur les lieux, tels que le Vanneau d’Abyssinie (Vanellus melanocephalus), le Corbeau corbivau (Corvus crassirostris) ou encore le Pigeon à collier blanc (Columba albitorques) illustrés plus loin dans l’article. Ce haut taux d’endémisme rend l’Ethiopie particulièrement intéressante et ce pour la simple raison que, ce qui n’est pas observé lors du séjour sur place ne peut plus l’être ailleurs dans le monde.

 

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Les individus arborent tous cette fourrure rousse aux patchs blancs. La fourrure dense les protègent des rigueurs du climat d’altitude

 

Ce loup qui ressemble au renard

Bien que d’apparence plus proche du renard que du loup, la génétique ne ment pas et c’est bien un proche cousin du loup gris et non du renard roux auquel nous sommes confrontés.

A la fin de la dernière glaciation, le réchauffement climatique a poussé cette espèce, aimant les climats tempérés à froids - tout comme ses proies de prédilections - à se réfugier sur les hauts plateaux d’Éthiopie. Cet isolement géographique (altitude) est à la base de la formation de cette espèce de loup qui ne se retrouve qu’en Éthiopie. Avec une population de 450 individus au niveau mondial, dont 10% se retrouvent distants de près de 800km du noyau présent au sein des plateaux du Bale, font de ce loup l’un des 2 canidés le plus rare du monde (avec le renard de Darwin) mais aussi, le plus menacé de disparition.

 

Les menaces sur ce loup

Plusieurs menaces pèsent sur lui, son isolement géographique et l’absence de brassage génétique mais aussi et surtout deux maladies transportées par les chiens des bergers que sont la rage et la maladie de carré. L’hybridation entre chiens et loups est aussi une menace sérieuse contre laquelle les autorités des parcs naturels d’Éthiopie luttent pour le mieux. Pour enrayer cette menace, des campagnes de vaccination et stérilisation sont organisées, en plus de la sensibilisation importante auprès des habitants présents au sein des parcs naturels. Ces campagnes font suite à une épizootie* de rage qui a sévit entre 2003 et 2004 sur une région des plateaux du Balé et a décimé la population de près de 65 individus !

 

Le loup en détail

Svelte, haut sur pattes, on peut réellement qualifier ce canidé d’animal élégant. Ce loup mesure environ 60 cm au garrot. Les mâles pèsent de 14 à 19 kg et de 11 à 14 kg pour les femelles. Il se reproduit une fois par an entre octobre et janvier. Après une période de gestation dont la durée est comprise entre 60 et 62 jours, la femelle dominante donne naissance à une portée de 2 à 6 louveteaux. La femelle donne naissance à sa portée dans une tanière qu'elle creuse dans le sol ouvert, sous un rocher ou dans une crevasse rocheuse. Les nouveau-nés ont les yeux fermés et sont édentés à leur naissance. Ils sont gris foncé avec une tache chamois sur la poitrine. À environ 3 semaines, le pelage commence à prendre sa teinte normale d'adulte et les jeunes commencent à sortir de la tanière. Passé ce délai, les tanières sont régulièrement déplacées, parfois jusqu'à 1 300m.

 

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Le développement des jeunes se fait en 3 étapes. La première se déroule entre la semaine 1 et la semaine 4, c’est à ce moment-là qu’ils sont seraient totalement dépendants de leur mère pour le lait. Mais un fait intéressant m’a été relaté par notre guide (ayant travaillé au monitoring de cette espèce durant des années). Lorsqu’une femelle subadulte différente de la femelle alpha est fécondée, elle ingère des plantes présentes dans l’environnement, ce qui provoquerait un avortement naturel quelques temps avant la mise bas. Cet avortement délibéré lui permet cependant d’avoir du lait pour suppléer à la femelle alpha pour l’allaitement des petits lorsque celle-ci part chasser. Ce « sacrifice » permettrait d’augmenter la réussite de la portée de la femelle alpha et ne « disperserait » pas les ressources disponibles entre deux familles - réduisant de la sorte le succès des deux portées.

 

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La deuxième se produit à partir de la semaine 5 et ce, jusqu’à la semaine 10 lorsque le régime lacté est complété par des aliments solides régurgités par les membres de la meute. Elle se termine lorsque les chiots sont complètement sevrés.

Enfin, la troisième, à partir de la semaine 10 jusqu'à environ 6 mois, les jeunes survivent presque exclusivement de la nourriture solide fournie par les membres adultes de la meute.

Le loup atteint le stade adulte (et la maturité sexuelle) à l'âge de 2 ans et on estime que le loup d'Éthiopie peut vivre entre 8 et 10 ans à l'état sauvage (sachant qu’il n’a jamais pu être reproduit à l’état de captivité). L'âge maximal connu actuellement pour cette espèce est de 12 ans.

 

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Le plateau du Bale, le château d’eau de l’Ethiopie

Si besoin est de démontrer à nouveau les interactions entre les animaux, leur environnement et l’importance de leur action sur les hommes, le cas du plateau du Bale est un exemple tout trouvé.

De part son altitude, au-delà de 3500m, ce haut plateau de 1000km2 a une pluviométrie importante et draine littéralement les eaux du ciel vers les plaines. Mais en quoi les animaux joueraient-ils un rôle là-dedans, me direz-vous ? Et bien la densité si élevée en micro mammifères (rongeurs) sur le plateau est telle que ce sont eux qui facilitent l’absorption de l’eau via leurs galeries et alimentent de la sorte les 44 sources d’eau douce dans la vallée voisine. Sans ces rongeurs, cette eau ne pourrait circuler aussi rapidement et ruissèlerait plutôt que de filtrer. La nature est bien faite, pour ceux qui en douteraient encore.

 

 

Le loup, cette bête sociale

Les loups sont connus pour leurs relations sociales, leur hiérarchie, leur efficacité à travailler en groupe. Le loup d’Éthiopie n’échappe pas à cette règle. Chaque meute, composée de 6 à 20 individus (après l’arrivée des jeunes), est régie par un couple alpha. C’est la femelle alpha qui dirige la meute et c’est la seule à pouvoir donner naissance au sein de la meute. En l’absence de louveteaux, chaque matin, c’est le même rituel. Les individus, qui dorment ensemble la plupart du temps, se préparent pour patrouiller sur leur territoire. Quelques aboiements plus tard et les voilà en file indienne, suivant la femelle alpha, pour leur ronde matinale. Cette ronde sert aussi à repartir les loups de la meute au sein du territoire. De cette manière, les individus changent de zone de chasse tous les jours pour ne pas que l’un d’entre eux ne soit privilégié ou désavantagé par rapport aux autres vis à vis d’une prolifération ou un manque de proie. Chaque individu chasse donc pour lui. Cette règle change lorsque la femelle alpha a des louveteaux. Dans ce cas présent, chaque individu ramène des proies aux louveteaux. D’abord mortes, les proies sont de plus en plus « vivantes » avec l’âge des petits grandissant, pour leur permettre d’apprendre à chasser. Les jeunes apprennent aussi le partage très tôt en reproduisant les comportements des aînés.

 

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Très sociaux comme leurs cousins nordiques, les loups recherchent les contacts - renforçant de la sorte les liens hiérarchiques et la cohésion de la meute

 

Entre 2 et 4 louveteaux.

La reproduction de cet animal dépend du site sur lequel il est établi (Simiens, Bale, ou autre vallée). La différence de minutage pour la mise bas peut donc varier d’un mois au sein du seul pays qui les accueille.

Les jeunes ne sortent pas de la tanière avant 3 à 4 semaines et restent aux alentours de la tanière durant une vingtaine de jours. Lorsqu’ils explorent les alentours de la tanière (parfois il y a deux ou trois tanières à proximité), un adulte - différent de la femelle alpha - reste pour monter la garde et dès qu’un danger approche, un petit cri signifie aux jeunes de courir se réfugier dans la tanière alors que l’adulte s’éloigne de la zone, tentant de la sorte d’attirer la source de dérangement à distance de la tanière. Ce n’est qu’une fois le calme revenu que l’adulte « de garde » revient et va chercher les jeunes pour les faire sortir de la tanière. Le spectacle des jeunes loups d’Ethiopie est prenant et émouvant car chaque jeune est une promesse d’espoir pour cette espèce en sursis.

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Quel matériel photo pour ce type de voyage ?

Les photos du document ont été prise avec un Sony alpha 9 et la majorité d’entre elles l’ont été avec le 400mm 2.8 de Sony et le converter 1.4x - Pour les possesseurs d’autres marques (Canon, Nikon), les zoom 200-400 sont des belles options.

 

* endémisme : caractérise la présence naturelle d'un groupe biologique exclusivement dans une région géographique délimitée. Signifiant donc que cette espèce ne peut se retrouver QU’A un endroit donné.

* épizootie : épidémie qui frappe les animaux.

 

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